Ottomans et pirates

A l'instar des dynasties précédentes, les Hafsides - dont le règne a pourtant brillamment débuté - vont s'attirer la haine des Berbères; le mécontentement grandit aussi parmi les citadins, brimés par un régime

autoritaire. Aussi, quand le pirate Barberousse débarque à Tunis, en 1534. il est accueilli en libérateur. Le dernier prince hafside est destitué, et la Tunisie, rabaissée au rang de province el annexée à l'Empire ottoman.

Dans le môme temps. l'Espagne a chassé les Maures d'Andalousie. La Reconquista achevée (1492). elle réussit à prendre pied en différents points du littoral nord-africain, jusqu'en Libye. Mais F «ère de la flibuste» va commencer...

Sous la férule des pirates turcs, la Tunisie devient une grande puissance maritime. Nommé amiral par Soliman le Magnifique, le bouillant Barberousse. bientôt rejoint par d'autres flibustiers, terrorise les Hottes étrangères. De tout le bassin méditerranéen, mercenaires et soldats de fortune accourent à son service. Actionnées par des galériens, les ga-liotes barbaresques s'avèrent plus mobiles que les vaisseaux marchands. Inflexibles sur le chapitre de la discipline, les commandants flibustiers font étrangler sur-le-champ tout marin coupable de négligences. Fondant sur les navires de commerce et les villes côtières.

les Barbaresques razzient, font des prisonniers et disparaissent, rapides comme l'éclair, avant que leurs malheureuses victimes ne se soient rendu compte de ce qu'il vient de leur arriver.

Tunis salue le retour des «vainqueurs» par des festivités monstres. Hommes d'équipages et galériens font fortune en revendant leur part de butin aux marchands tunisois - négoce fort profitable à ces derniers. Quant aux malheureux prisonniers chrétiens. leur sort est dicté par leur condition sociale. Artisans et autres «manuels» sont vendus comme esclaves, aristocrates et riches marchands. immédiatement rançonnés (les marchands d'esclaves évaluent les bonnes affaires par un simple examen des mains et des vêtements des prisonniers).

Ces fructueuses opérations enrichissent considérablement la Tunisie qui deviendra, au XVIIe et au XVIIIe siècle, un Etat puissant. Bientôt, les pirates cessent d'obéir au sultan. Ce dernier renonce à nommer le bey de Tunis - désigné à l'origine tous les trois ans -. et la fonction bevlicale devient hé-réditaire. Vers la fin du XVIIIe siècle, les beys. pétris de culture tunisienne, n'ont plus d'ottoman que le nom.

De 1837 à 1855. Ahmed bey entreprend de moderniser le pays; l'esclavage est aboli, et la Tunisie se donne une armée moderne, entièrement équipée par l'Europe. Le pays se dote d'usines, de banques et de routes. Mais tout va trop vite en Europe; entre elle et le monde musulman, le fossé ne cesse de s'élargir. Traquées par les cuirassés à vapeur des Occidentaux, les galiotcs barbaresques disparaissent des mers. Les Etals pirates, jadis si fiers et si prospères, se muent en «protectorats», tributaires d'une Europe toute-puissante.

En 1881. Mohammed al-Sa-dok signe le traité du Bardo qui institue le Protectorat frauda is ( la France réussissant alors à évincer l'Italie). Durant soixante-quinze ans. ses successeurs - réduits au rôle d'observateurs - vont s'effacer devant les résidents généraux installés par Paris, Saignée par les dépenses du bey. l'économie tunisienne périclite. Le pays n'est guère en bonne voie, et les réformes ordonnées par la France viseront à rétablir la prospérité. La question de savoir quel bilan on peut tirer de la présence française alimente encore des discussions sans fin. Combien la France en général (et les colons français en particulier) gagnera-t-elle aux dépens de la Tunisie? Et quels bénéfices la Tunisie retirera-t-elle. en retour, de la présence française? Qu'importe, puisque, très vite, les Tunisiens voudront régir leurs propres destinées.